La Gazette Drouot
Au coeur du Musée Guimet
 
Musée Guimet
Jung et l’Asie autour du Livre Rouge
Le musée Guimet propose, en ce début d’automne, une exposition inhabituelle, puisqu’elle est consacrée
au psychiatre C.G. Jung (1875-1961), fondateur de la psychologie analytique, qui fut l’une des personnalités suisses les plus marquantes du XXe siècle. Cette manifestation a pour point de départ un ouvrage que Jung considérait comme la source de toute son œuvre postérieure : le Liber Novus ou Livre Rouge. Maintenu secret et conservé dans le coffre d’une banque depuis sa disparition en 1961, cet imposant ouvrage relié de cuir rouge fut en partie calligraphié à la manière médiévale et somptueusement illustré de sa main. Le musée Guimet présente, pour la première fois en France, l’exemplaire original.
Jung s’attelle à cet ouvrage, élaboré entre 1914 et 1930, alors qu’il traverse, comme il le rapporte lui-même dans son autobiographie, une période d’incertitude intérieure. Il se met à consigner ses rêves et visions dans ce qui deviendra une œuvre essentielle de l’histoire de la psychologie. Cette période fut la plus importante de sa vie. Autour du Livre Rouge, on observera un ensemble de pièces réalisées par Jung lui-même : cahiers préparatoires, croquis, peintures et sculptures, provenant de collections privées ainsi que de la Fondation des œuvres de C.G. Jung à Zurich et de la Fondation C.G. Jung pour la psychologie analytique, à New York. La deuxième partie de l’exposition évoque l’intérêt que Jung, comme nombre d’intellectuels européens de la première moitié du XXe siècle, éprouvait pour les courants religieux de l’Asie, courants qui exercèrent une influence notable sur l’élaboration de son œuvre. C’est ainsi que sont réunies à cette occasion des œuvres d’origine indienne, tibétaine, centre asiatique, chinoise et japonaise, appartenant aux collections du musée Guimet.
Mandala de Kâlacakra, Tibet, XVIIIe siècle, détrempe sur toile. Don Jacques Bacot, 1912, musée Guimet, MG 16 548.
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Le Livre Rouge contient diverses références à l’Inde. La conception jungienne du Soi est à mettre en relation avec l’Âtman de l’Inde, les légendes de plusieurs images de l’ouvrage portent des noms de textes védiques et brahmaniques ou des noms d’origine védique. La lecture des hymnes védiques contenus dans la collection des Sacred Books of the East, qu’il possédait, lui inspira peut-être certaines incantations du Livre Rouge. La notion de sacrifice de soi est mise en avant dans l’ouvrage ; par ailleurs, la légende d’une illustration où le feu est représenté renvoie au rite védique de l’Agnihotra ou «oblation au Feu». Agni, dieu majeur du Rig Veda, qui représente le feu sacrificiel, mais aussi l’offrande de soi, apparaît sur l’un des nombreux bois de char offerts en 1929 par G. Jouveau-Dubreuil, au musée Guimet.
La déesse Kâli, «la Noire», aspect terrible de la Mère dans l’hindouisme, dont deux aquarelles – indienne et népalaise – sont exposées, est citée à plusieurs reprises dans le Livre Rouge. Jung l’associe à Salomé, figure biblique d’importance dans la littérature et la peinture de l’époque. «Kâli est Salomé et Salomé est mon âme», dit Jung. Il oppose la figure de Kâli à celle du Bouddha, la première représentant pour lui la passion et l’ambivalence de la psyché et la deuxième le dépassement de celles-ci. Le Bouddha est nommé dans l’ouvrage, et Jung expliquera plus tard qu’il avait commencé par aborder l’enseignement du bouddhisme en tant que médecin, l’un et l’autre proposant des moyens de guérison et de libération de la souffrance. Cette affinité entre bouddhisme et médecine est parfaitement illustrée par l’iconographie de Bhaisajyaguru, ou Bouddha «Maître des remèdes», dont la section tibétaine du musée possède un très beau thangka du XIVe siècle.
Les idées de dégénérescence, de déclin des valeurs, mais aussi celle d’une nouvelle forme à venir du divin, sont omniprésentes dans le Livre Rouge. Or, une légende accompagnant l’image de Philémon, figure de sagesse essentielle dans le livre, évoque par le biais d’un célèbre extrait de la Bhagavad-Gîta, les «descentes» [avatara] qu’effectue sur terre, d’âge en âge, le dieu protecteur Vishnou, dont le dernier avatar, Kalki, doit se manifester dans le futur. Ces avatars sont illustrés dans un album du musée Guimet, réalisé en Orissa, au XIXe siècle.
Jung séjourna en Inde en 1938, entretint des liens avec des indianistes, et divers de ses écrits témoignent de son intérêt pour l’hindouisme et le bouddhisme indiens, y compris sous leur forme tantrique, ainsi que pour le yoga, dont il pratiqua certains exercices pour maîtriser les fortes émotions qu’occasionna en lui sa confrontation avec l’inconscient, à l’époque de la Première Guerre mondiale.

Ermite dans une grotte, Chine, dynastie Qing, XVIIIe siècle, jade clair, shanzi. Don A. Laporte, 1903, musée Guimet, MG 13 832..
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Diverses visions et images décrites par Jung dans le Livre Rouge font songer à des descriptions contenues dans le célèbre manuscrit des Visions secrètes du Ve Dalaï Lama (1617-1682), dont le musée Guimet possède le plus bel exemple, réalisé entre 1674 et 1681. Une dizaine d’illustrations du manuscrit sont donc exceptionnellement exposées. Celui-ci rappelle, de plus, la place majeure qu’occupent, dans le bouddhisme tibétain, les expériences visionnaires représentées à travers des thèmes iconographiques privilégiés. Les visions par le défunt de déités paisibles ou courroucées – projections de son esprit –, durant le bardo ou «état intermédiaire» entre deux existences, en sont un exemple, dont l’exposition propose deux peintures. Jung écrivit un Commentaire psychologique du Bardo Thödol ou Livre tibétain des morts, élaboré selon lui à partir des contenus archétypaux de l’inconscient, et il disait lui être redevable de découvertes et «d’idées tout à fait essentielles».
Certaines des œuvres tibétaines de l’exposition évoquent, par leur thème, plusieurs des expériences intérieures vécues par Jung, lors de son voyage dans les profondeurs de la psyché humaine, en particulier la confrontation avec la mort et la descente aux enfers. Jung possédait, accroché dans son bureau, un mandala tibétain de Yamântaka, Celui qui «extermine la mort», présenté à Paris avec un autre mandala tibétain lui ayant aussi appartenu.
L’intérêt de Jung pour les mandalas qu’il concevait comme une «expression du Soi» est bien connu et il en réalisa lui-même un certain nombre. L’un des plus célèbres, qui est aussi le plus ancien, est le mandala du Systema Munditotius (1916), prêté au musée Guimet ainsi qu’une série de mandalas dessinés au crayon. Jung considérait les mandalas tibétains comme les plus beaux, et dans une lettre de 1950, il loue la beauté de ceux du musée Guimet. En 1943, Jung publia un commentaire du Sûtra de la contemplation d’Amitâbha, bouddha dont la Terre Pure est un support de méditation. Ce texte est illustré dans l’exposition par deux peintures anciennes majeures, provenant d’Asie centrale et du Japon, ainsi qu’un manuscrit chinois appartenant au fonds de la bibliothèque du musée. Jung voyait, par ailleurs, dans le zen du Japon l’un des courants les plus importants du bouddhisme. Dans la préface qu’il rédigea pour l’ouvrage de D.T. Suzuki, Introduction au bouddhisme zen, il commente la méthode du kôan, ces «questions de maître» qui invitent à la méditation, et dont un exemple apparaît sur une peinture japonaise du musée Guimet due à Hakuin (1685-1768). Cet artiste fut l’un des plus grands noms, pour son époque, de la pensée zen et de la création picturale qui lui est liée.
Quelques pièces taoïstes sont présentées en fin d’exposition, car le taoïsme fut l’objet, lui aussi, de l’attention de Jung. La demande que lui adressa, en 1928, son ami Richard Wilhelm, de rédiger un commentaire psychologique du traité taoïste d’alchimie intérieure, Le Mystère de la Fleur d’Or (VIIIe siècle) dont il préparait une traduction, fut une étape majeure dans ses recherches. À travers ce commentaire, Jung tentait aussi de «jeter un pont de compréhension intérieure, spirituelle, entre l’Orient et l’Occident». En 1949, il préfaça l’édition anglaise du Yijing ou Livre des Transformations (XIe siècle av. J.-C.) qu’il considérait comme une «méthode d’exploration de l’inconscient».
On soulignera enfin que, par son intérêt plus large encore pour les diverses cultures et mythologies du monde, Jung rejoignait l’esprit d’Émile Guimet, qui avait fondé à l’origine un musée des religions du monde entier.

À VOIR
«Le Livre Rouge de C.G. Jung. Récits d’un voyage
intérieur», musée Guimet, 6, place d’Iéna, Paris XVIe,
tél. : 01 56 52 53 00,
Jusqu’au 7 novembre,
tous les jours sauf le mardi,
de 10 h à 18 h.

À LIRE
Le Livre Rouge, C.G. Jung, édition établie, introduite et annotée par Sonu Shamdasani, éditions L’Iconoclaste/La Compagnie du Livre Rouge, 2011.
Le livret de visite de 48 pages est diffusé gratuitement

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